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Du 5 au 9 août 2016, un stage artistique Ecriture-Photographie s’est déroulé dans les locaux de l’A.A.T.

A cette occasion, six personnes ont eu l’occasion d’y participer. Au terme de cette expérience artistique, elles ont souhaité donner une suite à leur travaux. Elles ont ainsi sélectionné des photographies réalisées lors de l’atelier animé par Véronique Sapin (artiste photographe).

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Avec Nathalie Aoustin, écrivain, trois participantes ont également repris leurs écrits pour qu’ils soient publiés sur le blog de l’A.A.T. Chaque jour, une consigne d’écriture différente a été proposée.  En voici un aperçu :

Premier Jour :

1/ « Histoire à la noix » de Catherine Le Palud

« Sur une coquille de noix
un matin embarqua
un petit bonhomme
avec une jambe de bois »

… Ecrire la suite de cette histoire.

Par S. :

Petit Bonhomme consulte la carte une dernière fois pour s’assurer de l’itinéraire tracé.
La météo est clémente. En fin de journée sont attendus quelques gros nuages.
Une marmotte de passage, un ragondin et quelques chats assistent aux préparatifs et lui souhaitent bonne route.
Les amarres sont larguées, la jambe de bois est bien calée. On peut décoller.
Petit Bonhomme actionne une manivelle. Un tableau de bord multifonction se met en place.
Les ailes de la coque se déploient lentement.
Avec une grande douceur, la coque émerge et l’eau de l’étang ruisselle sur les ailes blanches de l’Albatros.
Sur une impulsion, l’oiseau prend son envol et, sûr de sa direction, fend l’air au-dessus de l’étang.
Niché dans le cou de l’oiseau,
Petit Bonhomme peut s’assoupir.
Dans un nuage de duvet,
Des rêves du lointain viendront le visiter.
Des rêves de la ville dont il ne connaît rien
Et où l’oiseau le déposera demain.

2/ « La morale élémentaire » de Raymond Queneau

Raymond Queneau est un des fondateurs de « L’OULIPO » (OUvroir de LIttérature POtentielle). Il a créé cette forme poétique qu’il appelle « La morale élémentaire ».

… Ecrire une Morale élémentaire sur le thème de la ville.

Par S. :

Lumière/ Blanche  Vitres / Teintées  Halls/ Glacés
Balcons/ Vides
Vélos/Attachés Rues/ Infinies Bouches/Aspirantes
Piétons/ Bavards
Jardins/ Encombrés Briques/ Uniformes Terrasses/ Saturés
Décibels/ Obligatoires

Avec l’été
S’évapore
Le trop plein
De la cité,
Les possibles
Se renouvellent
Enfin point.

Fenêtres/ Ouvertes Jardins/ Calmes Oreilles/ Apaisées
Paroles/ Partagés

 

Deuxième Jour :

Ecriture sur le thème de l’objet :

1/ « Un objet remarqué dans la ville » : établir une liste d’objets dans la ville, en choisir un, et écrire à partir de cet objet.

Poème de C. intitulé « Rose incarnée dans le trottoir » :

La première fois que je t’ai vue
Je marchais seule dans la rue
Le nez collé à mes souliers
Je ne savais pas où j’allais
Un peu triste et au hasard
Empêtrée dans mon cafard
Soudain tu es apparue
Objet curieux, incongru
Mes pas se sont arrêtés
J’en eus le souffle coupé
Devant cette pure beauté
Toute de métal incrustée
Es-tu tombée du ciel ?
Es-tu sortie du sol ?
Entre pâte à mâcher crachée
Crottes de chiens et mégots jetés
Tu resplendis comme lustrée
Apparition d’une divinité
J’aurais aimé te prendre
Et chez moi te ramener
Je finis par comprendre
Qu’il fallait partager
Dans le trottoir incarcérée
Une momie de tant d’années
Personne ne peut te ramasser
Tu éblouis les âmes égarées
Oh, bel objet désarmant
Tu as gravé cet instant
Dans ma mémoire sur ce trottoir.

Poème de R. intitulé « A l’Autobus Seize » :

Vénérable autobus à soufflet,
Souple et lente chenille urbaine,
Sans te lasser tu nous entraînes,
Piteux pèlerins harassés,

Dans les droits sillons gris
Du goudron municipal
Fondant par temps estival,
Où l’on n’a point de répit !

Si tu t’élances à une allure,
Emule des folles voitures,
Tu te mueras en papillon !

Ou bien, né dans la Ville Rose,
O sublime métamorphose,
Tu deviendras un avion !

Poème de S. intitulé « Le Portail » :

Portail rouillé, grinçant, portal repeint, huilé, portail entretenu ou moqué, doucement ouvert ou négligemment flanqué.
Opaque, ajouré, clos ou entre-ouvert.
Entrer, sortir, être dedans, être dehors.
Se protéger ou s’échapper.
Le portail est une grande porte. Il célèbre la possibilité de quitter la maison, d’affronter l’inconnu, le champ social, le tumulte.
Au retour, il célèbre une autre possibilité : la vie entre soi, à la maison ou au jardin.
Le portail est gardien. Gardien du jardin, des arbres, des chats, des enfants. Gardien de la paix, gardien du personnel.
Dépositaire, il est celui qui vieille.

2/ « Un objet remarqué à l’AAT » : établir une liste d’objets de l’AAT, en choisir un, et écrire…

Texte de R. intitulé « Le Dictionnaire Robert » :

Il est ici, trônant au milieu de la table, objet massif et visiblement contondant, un pavé rouge orné de grosses lettres dorées : le Robert, dictionnaire d’aujourd’hui.
Il est le cœur de notre marguerite dont chaque fille est un pétale. Qui l’aimera un peu, beaucoup, passionnément et jusqu’à la folie ?
Il suffira que deux mains se risquent à l’ouvrir pour que jaillisse un feu d’artifice de lettres assemblées mystérieusement en mots.
Pourquoi lever le voile à l’instant ? Le plaisir de la découverte, unique, neuf reste toujours à venir.

Texte de C. intitulé « La Table à dessein » :

Tout un monde en toi
Juste un morceau de bois
Des univers par millier
Des bavures par hasard
Il n’y a qu’à te regarder
Pour s’enivrer et choir
Tu captes mon attention
T’es dégueulasse, pardon
Mais tes couleurs me fascinent
Je pars dedans, j’imagine
Tout un monde en toi
Juste une planche de bois
Des dégoulinures
Des éclaboussures
Il y a pourtant une autre dimension
Où guerroient chevaliers et dragons
Où s’aiment des êtres abstraits et difformes
Tout ce que je vois en toi est juste énorme !

Texte de S. intitulé « Blanc » :

Du blanc au mur, du blanc sous la plume, le blanc des tasses, des fenêtres, du radiateur.
Du blanc aux joues.
Des vagues de blanc. Du blanc par vagues
Des vagues de blanc rythment ainsi les heures passées ici à l’atelier, les moments de silence et les moments de partage.
Le blanc qui, lui aussi, offre la possibilité de faire, de défaire. Une possibilité éternelle, permanente.
Le blanc rassurant, lumière intemporelle.

3/ « Un objet avec soi » : il y a tant d’objets qu’on a avec soi : un agenda, un bijou, des lunettes, un stylo, un gri-gri…

… Etablir une liste d’objets. En choisir un, et écrire…

Texte de R. intitulé « Lunettes » :

Deux cercles transparents, jumeaux
Se placèrent entre mes yeux
Et les objets soudain nouveaux,
Dissolvant le voile brumeux.

Tout l’univers né du papier
Se réinvente sous mes yeux
A tout jamais émerveillés
Que le bonheur tienne à si peu !

A la fois nouveau et ancien,
Est-il mien ce calme visage,
Sérieux comme un écrivain sage ?

Mais au-delà d’un mètre au moins,
La transparence fait obstacle.
Alors, je descends du pinacle !

Texte de S. intitulé « Lunettes de soleil » :

Précieuses lunettes de soleil qui m’accompagnent durant une bonne partie de l’année.
De catégorie 3 en cas de fort ensoleillement, bien couvrantes, polarisées ou non.
De catégorie 4 pour regarder le soleil droit dans les yeux, droit dans les bottes.
Précieuses, pourtant, je vous range négligemment dans un tiroir trop grand, je vous perds dans l’herbe, je vous oublie au bord de l’eau, je vous laisse vous faire écraser par un pied inconscient.

Bien attachées, il n’y aura maintenant plus d’infidélité avec un serpent dans les herbes hautes. Plus de fantaisie entre les jambes d’un Mérens. Plus de baignade dans les sources chaudes. Plus d’escapade dont vous ne revenez plus.

J’ai l’œil sur vous.

 

Troisième Jour :

Pré-poème « Visage » de Philippe Berthaut :

1/ Recherche d’un lexique : avec les mots « soleil » et « couturière », mélanger les lettres et les sons, et former ainsi tout un lexique de mots.

2/ Pré-poème « Visage » : écrire seulement avec les mots du lexique à partir de :

« Mon visage est
il
il ne cache pas son origine
ni mon corps
ni mes yeux
mes lèvres
et mes sourcils
Dans mon visage
Vous pouvez lire
Dans mon visage
Il y a des sentiers
Mon visage est
Il
Il est une fenêtre »

3/ Décalque : prendre une feuille blanche, la poser sur le pré-poème complété, et décalquer seulement les mots qu’on a inscrits, ces mots issus du lexique. Les décalquer exactement, comme ils sont et à l’endroit où ils sont.

4/ Poème final : on a des mots décalqués, qui esquissent… on lit. Relit. On ajoute peut-être des accords, ou quelques mots, ou bien on en raye certains, de manière à former le poème final.

Par S. :

Un été étire le ciel du soir irréel
Ressuscité, étrillé, irisé, ciré
Saoulé, sans ciller
Cuit, tressé
Une île relie le tout sur le réel

 

Quatrième Jour :

Théâtre et cinéma :

On a vu des films ou des pièces de théâtre. On s’en souvient encore…
On écrit une liste de ces œuvres.Un détail est resté gravé : ce détail qui signifie la scène, le sens…

… Ecrire ce détail qui signifie la scène….

Texte de S., d’après le Film long métrage « Arizona Dream », 1993, Emir Kusturica

Sur le toit.
Marcher sur le toit, sortir du cadre et renouveler son pas. Monter tout en haut pour prendre du recul, l’air du col et des névés. S’équilibrer sans autre tuteur que le toit, sans autre tutelle que soi.
Plus près du soleil, chercher la lumière, l’horizon, le lointain, chercher le point de vue de ce qui n’est pas ici, pas maintenant, un point de vue sur ce qui est peut-être à venir.
Marcher sur le toit et se baigner dans l’air et la lumière, noyer son regard dans l’horizon, dissoudre les frontières et s’étendre.

 

Cinquième Jour :

En lisant en écrivant :
Chacun va, au petit hasard, regarder les rayonnages de la bibliothèque.
Chacun choisit, au hasard, un livre…
Puis, on feuillette le livre en diagonale. On s’arrête sur une phrase qui nous accroche : on note cette phrase sur le papier. On écrit avec cette phrase… clé.

Texte de  C., d’après « Paroles » de J. Prévert (p.100) :

« Je suis comme je suis, je suis faite comme ça »
A n’en point douter et
Encore moins le choix.
Sûrement qu’on m’envie
Et qu’on a pitié parfois
J’dois dérouler ma vie
Avec ce qu’il y a en moi
Arrêter le déni, le repli
A chacun de mes pas.
Et rêver c’est permis
Mais j’y arrive pas.
C’est ainsi que je vis
Prisonnière d’un schéma
Chaque nuit je respire
J’évacue les dégâts
J’avance petit à petit
Je m’éloigne de tout ça
Chaque instant j’inspire
Me rapproche de moi
Si je sens que ça vibre
Le chemin est par là
Quelque chose se délivre
Je ressens bien cela
Nul besoin d’être ivre
Pour être dans cet état
Oh, que rien ne t’attriste
La paix est toujours là
Ne l’oublie jamais, ça
Et fais ce que t’as à vivre

Texte de R, d’après un extrait de Palme, dans « Charmes » de P. Valéry : 

 » Patience, patience
Patience dans l’azur !
Chaque atome de silence
Est la chance d’un fruit mûr !  »

L’univers en couleurs

Bleu céleste et vapeur d’eau,
Un souffle vif le traverse
Gonflé d’un élan nouveau
Fécondant la proche averse !

Blancs pétales de coton
A l’orée du premier froid
Font une candide toison
Sur l’univers se tenant coi !

Nulle musique en ce lieu,
Nul être qui dort ou qui pense,
Rien de neuf, rien de vieux,
Seule la couleur du silence !

Vertes tiges ébouriffées
Ailleurs dans le bas monde lourd
Se hissent dans l’air chauffé
Par l’astre prodiguant le jour !

Rouges-gorges, amis des cieux,
Questionnent éternellement
En doux chants mélodieux
Le grand mystère du temps !

Oranges soucis aux pétales
Eclatant comme une danse,
Pour le Créateur dans un bal,
En joyeuse reconnaissance !

Texte de S., d’après un extrait de « La Vie matérielle » de M. Duras :

« Un jour j’ai trouvé, c’était dans les années 50, sous le tiroir d’une armoire achetée en Indochine une carte postale de 1905 adressée à quelqu’un qui habitait rue Saint-Benoît cette année-là. »

La carte ne mentionnait pas la ville, ce qui était souvent le cas à l’époque quand expéditeur et destinataire habitaient tous deux la même cité.
L’encre rouge n’était pas tout à fait effacée et on pouvait encore déchiffrer le contenu du message écrit en Français. Une allusion à la place principale de Saigon, un rendez-vous manqué que l’auteur souhaitait se faire pardonner.
Sans trop effort, la carte de la ville me revenait en mémoire. De quartier en quartier, rue par rue, je reconstruisais doucement le puzzle des chemins que j’avais mille fois empruntés.
La rue Saint-Benoît était située près de chez Georges et Hà.
Georges et Hà chez qui nous passions nos après-midi de samedi à nous enivrer de thé.
Une rue dont les vestiges de l’antique cité avaient été préservés. Une rue habitée et lumineuse que j’aimais arpenter et parcourir pieds nus dès que la chaleur le permettait.
En fin de journée, je descendais la rue, je retrouvais les quais faisant une halte ou deux pour contempler l’horizon et me dessaouler du thé au jasmin que nous buvions sans raison, pour rejoindre enfin la rue de Shanghai où j’habitais cette année-là.

(La rue Saint-Benoît se situe en réalité à Paris, dans le quartier de Saint Germain-des-Prés où Duras a vécu avec son époux. Ils y recevaient d’autres intellectuels avec lesquels ils formaient le groupe de la rue Saint-Benoît.)